"J'ai dû payer pour travailler": des saisonniers marocains dénoncent leur condition d'esclave moderne
Pas moins de 12.000 euros pour décrocher un contrat de travail et trimer 60 heures par semaine dans des vergers du Gard, en étant logés dans un taudis: quinze ouvriers marocains sont venus mardi demander au tribunal de Nîmes la condamnation de leurs recruteurs et employeurs.
Estimant que l'infraction de traite d'êtres humains était caractérisée pour trois des quatre prévenus, la procureure a requis contre eux des peines d'un an à 18 mois de prison avec sursis, et des amendes conséquentes, de 50.000 à 150.000 euros.
La procureure Nathalie Welte a résumé les conditions de travail abusives: "pas d'eau, pas de toilette, pas de vestiaire, on travaille 13h par jour dans un champ, et en plus on paye pour ça", ajoutant les "brimades, insultes, humiliations, cris d'animaux" subies par les salariés marocains.
Elle a relevé "très peu de condamnations en France pour cette infraction", évoquant la "domination" exercée par les patrons sur les salariés dans ces affaires, "semblables aux cas d'emprise entre conjoints".
Fait rare dans ce type de dossier, les quinze ouvriers agricoles marocains parties civiles étaient présents mardi, et certains ont souhaité témoigner à la barre.
"J'ai dû payer pour travailler", a expliqué l'un d'eux, Abderrahim B, ajoutant avoir payé 12.000 euros, en liquide, à leur recruteur, Hamid B., lui aussi marocain, pour décrocher un contrat comme saisonnier.
"Il m'avait fait la promesse qu'après je gagnerais beaucoup d'argent", a expliqué Abderrahim B., ajoutant que les salaires promis, de 2.500 euros par mois, n'ont pas été à la hauteur.
"C'est un secret de polichinelle que des contrats de travail se vendent 8.000 à 15.000 euros pour des Marocains", a déploré un inspecteur du travail à l'origine de l'alerte.
Tout ça, relève-t-il, pour ensuite "travailler un soir d'orage, de nuit, sans équipement adapté", comme l'a prouvé une vidéo prise par un des ouvriers.
- dépouillés de leurs papiers -
Le système était bien rôdé, et a perduré au moins trois ans: selon les enquêteurs, les ouvriers ont été recrutés au Maroc par un couple d'intermédiaires, Hamid B., lui-même travailleur saisonnier à Saint-Gilles, dans le Gard, et son épouse, Nazia K, parfaitement bilingue et en charge de l'"administratif".
Après avoir payé le "ticket d'entrée" de 12.000 euros, les travailleurs se voyaient dépouillés par le couple de leurs papiers d'identité, et logés pour 150 euros par mois dans des chambres sans mobilier ni eau chaude pour se laver, certains dormant par terre faute de lits en nombre suffisant.
A la fin du mois, relèvent encore les plaignants, la rémunération ne correspond pas au temps travaillé: les heures supplémentaires ne sont pas payées comme telles et s'ils veulent revenir l'année suivante, les saisonniers doivent de nouveau payer.
Contre un second exploitant gardois, lui aussi en lien avec ces recruteurs, mais uniquement jugé pour les mauvaises conditions d'hébergement, la procureure a requis 1.000 euros d'amende.
Hamid B., en costume noir, parlant mal français, a rejeté en bloc les accusations, se présentant comme un "simple ouvrier" qui ne "sait ni lire ni écrire".
Les vidéos montrant les employés recrutés creusant sa piscine, le weekend pour s'acquitter de "dettes"? "Ils ont fait ça pour faire leur pub", accuse-t-il. Celles où il est filmé en train de compter des liasses de billets? "Un piège! pour les réseaux sociaux".
Geoffrey M., arboriculteur produisant cerises, abricots, grenades et kakis, leur a renvoyé la balle, assurant qu'Hamid "trouvait des employés" et niant être au courant de leurs conditions de logement ou de l'existence d'un paiement en échange du contrat.
"Comment on fait, sinon?", a demandé l'exploitant au tribunal, en référence aux difficultés pour trouver de la main-d'oeuvre dans le secteur.
La Confédération paysanne, également partie civile, a dénoncé une situation illustrant "les violences systémiques perpétrées à l'encontre des travailleurs étrangers et la nécessité de lutter contre l’exploitation des personnes issues de l'immigration".
Des affaires d'exploitation de travailleurs étrangers dans des exploitations agricoles du Gard et du Vaucluse arrivent régulièrement devant les tribunaux. Récemment, elles se sont aussi multipliées dans le vignoble bordelais.
La décision du tribunal doit être mise en délibéré.
U.Miranda--HdM