Afflux de migrants à Ceuta : ce que l'on sait
L'afflux de dizaines de milliers de migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta sur la côte nord du Maroc, presque tous déjà repartis samedi, a fait réagir la droite européenne sur les contrôles aux frontières et soulève des questions sur l'attitude des autorités marocaines.
Voici ce que l'on sait de cette crise :
- Un afflux d'une ampleur inédite -
Le nombre de migrants entrés à Ceuta est considérable au regard de la population de l'enclave, qui compte 84.000 habitants.
Quelque 60.000 migrants sont arrivés en l'espace de deux ou trois jours, selon une estimation du président du gouvernement local, Juan Jesus Vivas. Le ministère espagnol de l'Intérieur fait lui état d'un chiffre de 50.000 personnes.
Environ 200 migrants arrivaient "chaque minute", a affirmé Ignacio Cembrero, journaliste spécialisé dans les questions migratoires en Afrique du Nord.
Vendredi en fin d'après-midi, le ministère espagnol de l'Intérieur a cependant précisé que plus de 48.000 personnes arrivées illégalement à Ceuta avaient d'ores et déjà quitté l'enclave pour retourner au Maroc. Le bilan s'élevait vendredi soir à 34 morts dont beaucoup de noyades parmi ce flot de jeunes hommes, encore adolescents pour certains.
Cette arrivée massive dépasse largement celle de mai 2021, lorsqu'environ 12.000 migrants avaient afflué à Ceuta en quelques jours, selon l'Observatoire de Ceuta et Melilla, qui constituent les deux seules frontières terrestres de l'Europe en Afrique.
- Le Maroc laisse-t-il faire ? -
Selon Ignacio Cembrero, il semblerait que, depuis mercredi, les forces de sécurité marocaines "restent les bras croisés".
"Pour atteindre la digue qui marque la frontière entre Ceuta et le Maroc, il y a des cordons de police et de forces auxiliaires, et il est évident qu'on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit", a-t-il expliqué.
Carlos Echeverria, directeur de l'Observatoire de Ceuta et Melilla, a estimé que l'usage du terme controversé d'"invasion" peut se justifier, dans la mesure où "des milliers de personnes franchissent illégalement une frontière internationale en exerçant une pression sur un pays voisin".
- Pourquoi maintenant ? -
Selon les experts interrogés par l'AFP, plusieurs explications sont possibles.
L'une d'elles tient à une décision rendue le 8 juillet par la Cour suprême espagnole, selon laquelle le renvoi immédiat d'un migrant sans ouverture préalable d'une procédure administrative d'expulsion ne s'applique pas aux personnes arrivées par voie maritime.
"Il ne fait aucun doute que l'arrêt du 8 juillet (…) a joué un rôle. Mais cela n'explique pas l'ampleur de la mobilisation, qui est très importante", a soulevé M. Cembrero.
Cette arrivée massive pourrait également avoir été favorisée par la récente décision du gouvernement espagnol de régulariser des personnes entrées illégalement dans le pays, ou par la perspective d'un éventuel changement de majorité au pouvoir au profit d'un exécutif plus ferme sur l'immigration.
Mais ces deux hypothèses restent difficiles à confirmer, ont souligné les analystes.
- Un moyen de pression pour le Maroc ? -
"Le plus important, le contexte, c'est ce chantage permanent" exercé par le Maroc, a souligné M. Echeverria.
Selon plusieurs analystes, les crises migratoires à répétition et le supposé laxisme des forces de sécurité marocaines constituent des moyens de pression diplomatique.
Le Maroc revendique la souveraineté sur Ceuta et Melilla depuis son indépendance en 1956, tandis que l'Espagne refuse catégoriquement toute négociation sur l'avenir de ces deux enclaves.
Pour Ignacio Cembrero, "les autorités marocaines y ont vu une occasion de forcer l'Espagne à négocier l’avenir de ces villes".
- Est-ce que les migrants peuvent se rendre dans le reste de l'UE? -
Non. Des responsables espagnols ont souligné que, conformément à la réglementation de l'espace Schengen, les deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont dotées de procédures spécifiques de contrôle aux frontières pour quiconque se rend sur le continent européen, par les airs ou les mers.
L'entrée irrégulière à Ceuta ne confère pas le droit de rester en Espagne, ni de gagner la péninsule, ni de voyager librement en Europe, ajoutent-ils.
Aucune des personnes entrées dans Ceuta de façon irrégulière n'a quitté la ville pour le continent européen, ni n'aurait été en mesure de le faire, selon ces responsables.
- Quelles réactions dans l'UE? -
En réponse à cette crise et ses images choc dont la droite et de l'extrême droite européenne se sont immédiatement saisies pour questionner les contrôles aux frontières, l'Italie a annoncé vendredi suspendre temporairement les règles de l'espace Schengen vis à vis de l'Espagne.
Rome, soutenu par la Finlande et le Danemark, avait signifié la veille d'agir face à une situation qualifiée "d'invasion" par certains, à l'image du président américain Donald Trump.
Une décision jugée "démagogique" par Madrid, et dont la portée demeure encore incertaine, les juristes consultés par l'AFP assurant qu'il est impossible de l'appliquer dans le cadre légal actuel.
Côté français, Emmanuel Macron a lui réaffirmé "sa solidarité" à l'Espagne, tout comme le Royaume-Unis, se disant tous deux prêts à aider l'Espagne.
Paris a toutefois annoncé dans la foulée multiplier par cinq le nombre de policiers et de gendarmes samedi à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334.
Une mesure suivie de près par le Portugal, le Premier ministre Luis Montenegro ayant annoncé vendredi un renforcement du contrôle aux frontières terrestres et maritimes dans le sud du Pays.
P.Sanabria--HdM