Face aux attaques contre hôpitaux et secouristes, quels leviers pour les humanitaires ?
Face aux attaques contre les hôpitaux, aux médicaments pillés ou autres violations manifestes du droit international humanitaire (DIH), les ONG cherchent des leviers tant pour se protéger que pour établir les faits et responsabilités.
"Il y a plus de vingt ans, la sécurité humanitaire était complètement nouvelle", car alors "il n'y avait pas de besoins, les humanitaires étaient considérés comme impartiaux et neutres", témoigne Tim McAtee d'International Medical Corps basée à Los Angeles. Puis ils ont été pris "de plus en plus pour cible."
Même si la Résolution 2286 de 2016 du Conseil de sécurité des Nations unies oblige les États à "prévenir et réprimer" les violences contre les services de santé en situation de conflit, sur les dix dernières années, plus de 19.690 attaques ont eu lieu selon l'association Insecurity Insight qui démontre que 64 % d'entre elles sont le fait d'auteurs étatiques.
Les travailleurs nationaux sont les plus exposés et représentent 80 à 90 % des personnes touchées, leur organisation ayant "souvent moins d'options pour atténuer les risques", selon Protect Aid Workers, mécanisme de soutien aux humanitaires victimes de violences.
- Réévaluation constante -
Mieux dotées, les ONG adoptent des politiques de précaution : pas d'arme dans les structures médicales, règles sur les accompagnants des patients, communication de coordonnées GPS des hôpitaux, capteurs sur les véhicules, etc. Elles réduisent ici la taille des équipes selon les risques, laissent dormir là du personnel dans les hôpitaux pour limiter les déplacements.
Certaines mènent des actions de sensibilisation auprès de chefs communautaires ou religieux en amont des missions. D'autres désamorcent une désinformation en ligne qui tend à les décrédibiliser et compliquer la sécurité des opérations.
Mais ces boucliers restent insuffisants.
"Il y a eu un déplacement de la charge de responsabilité pesant sur les humanitaires", estime Omar Ebeid de Médecins sans Frontières (MSF). "Auparavant, il incombait aux parties belligérantes (...) de prendre les précautions nécessaires, de faire la distinction entre civils et combattants et de garantir la sécurité des acteurs humanitaires".
- "Systèmes en ruine" -
Quand un incident les frappe, les ONG tentent de recueillir preuves et rapports qu'elles transmettent aux autorités compétentes.
Or "très souvent, ces systèmes se sont déjà effondrés", souligne pour l'ONG Care, Cecilliah Mbaka, basée au Kenya, "donc nous adressons nos rapports à des systèmes en ruine".
Des groupes ou missions de sécurité de l'ONU peuvent intervenir, tels que le Système de surveillance des attaques contre les soins de santé de l'OMS qui collecte, analyse et diffuse des données, ou la Commission internationale humanitaire d'établissement des faits (CIHEF). Cet organe mis à la disposition de la communauté internationale est chargé d'enquêter sur les violations présumées du DIH.
La CIHEF indique à l'AFP ne pouvoir mener d'enquêtes qu'avec le consentement des parties concernées et d'en avoir bouclé deux : l'une à la demande de l'OSCE en 2017 sur un incident mortel impliquant l'un de ses véhicules blindés en Ukraine, l'autre sur la mort de sept employés de World Central Kitchen à Gaza en 2024, après le feu vert de la Pologne.
Mais que se passe-t-il ensuite ?
"Plus il y a d'incidents signalés, et moins il en ressort de véritable redevabilité, ce qui décourage les partenaires de signaler" les attaques, commente Mme Mbaka.
Les rares poursuites devant des juridictions s'expliquent par une "combinaison d'obstacles, probatoires mais aussi politiques", selon Leïla Bourguiba de MSF.
"Les allégations de pertes de protection sont formulées rapidement, mais des éléments censés les étayer ne sont presque jamais partagés, classés secret défense par ceux-là mêmes qui les détiennent. Et quand les États enquêtent, c'est sur eux-mêmes", souligne la juriste dont l'ONG déplorait encore en août, "la décision de l'armée israélienne de ne pas enquêter sur les attaques ayant tué et blessé ses employés à Gaza". Pour autant, "la répétition des attaques peut devenir une preuve en soi".
"On remplit notre rôle d'humanitaire. À la justice, aux pays, de remplir aussi le leur, d'ouvrir des enquêtes", estime en écho Léa Gauthier de Médecins du Monde.
"Accuser les parties au conflit alors qu'on reste actifs sur le terrain, et que c'est la neutralité justement par rapport à ces parties (...) qui protège notre accès, nos +staffs+ et nos patients, est délicat, ajoute-t-elle. "Entre les deux, souvent c'est un dilemme" mais "privilégier la sécurité des équipes, des patients, des programmes reste notre priorité absolue".
S.Llorente--HdM